Qu’est-ce qui dort ici ?
Ils sont arrêtés sur le pont à regarder les tourbillons .
Qu’est-ce qui dort ici ?
Ils sont au cœur de la guerre qui vous portent si loin de vous-mêmes
que l’horizon semble effacé pour toujours.
Qu’est-ce qui dort ici ?
C’est le meilleur de leur vie qui est trahi.
C’est le plus flamboyant de leur élan, c’est le plus juste de leurs gestes,
c’est le respect infini qu’ils ont pour le monde, l’enfance, les arbres et les poèmes,
c’est tout cela qui semble se noyer dans un cri silence.
Qu’est-ce qui dort ici ?
Ils sont dans le vertige des humbles que le cœur abandonne.
Ils se croisent dans le miroir où leur regard se brise.
Qu’est-ce qui dort ici ?
La vie ne dort jamais. La vie, et ce qu’elle ose.
La vie et le poids de la mémoire. La vie et la longueur des jours.
La vie…
Mais la dignité de ceux qui savent qu’il n’y a pas de réponse.
Mais l’amour de ceux qui savent que l’amour ne trahit rien.
Mais la noblesse de ceux qui se remettent en chemin.
Mais la beauté encore.
Mais la beauté comme une annonce, une offrande pour les indifférents
qui ignorent tant de la douleur qu’ils s’ignorent eux-mêmes, jusqu’à l’insulte.
Mais la beauté comme un signe.
Ils sont arrêtés sur le pont à regarder les tourbillons.
Qu’est-ce qui dort ici ?
Un chagrin si lourd que l’espoir devient un monde.
Et ce monde est à eux.
Il est à faire et à refaire.
Il a besoin de leurs larmes.
Il a besoin de leur mémoire.
Il a besoin de leur beauté.
Il a besoin d’eux sur l’autre rive.
M.B. (Pour un enfant qui s'en va. Pour Jacques et Thérèse.)